La perspective de voir s’élever sur des dizaines de kilomètres une succession de pylônes de 60 à 90 mètres transforme d’ores et déjà la perception qu’ont les habitants et les visiteurs de ce territoire singulier.
Dans les plaines de la Crau, sur les marais de la Camargue et dans les terres d’Argence, le profil de l’horizon, jusque-là bas et largement ouvert, serait interrompu par une infrastructure verticale massive, modifiant à la fois la lecture visuelle du paysage et les usages agricoles et naturalistes qui en découlent. Les témoignages d’agriculteurs, d’habitants et d’observateurs de la nature convergent : il ne s’agit pas d’un simple élément technique, mais d’une rupture dans un paysage vécu et reconnu.
Une atteinte à l’identité visuelle du territoire
Les paysages de Camargue et de Crau sont des repères, pour les habitant(es), les bergers, les éleveurs de taureaux, les pêcheurs et les guides touristiques, qui structurent les pratiques quotidiennes et les représentations collectives. L’arrivée d’une ligne aérienne transforme ces repères : les axes de migration aviaire, les panoramas depuis les routes et collines, les horizons photographiés, autant d’images fondatrices de l’identité locale, seraient désormais encadrés par des mâts métalliques monumentaux. Pour les acteurs locaux, la perte d’une lecture homogène du territoire entraîne une perte symbolique : le paysage cesse d’être un simple décor pour devenir un objet contesté et segmenté.
Le paysage comme patrimoine des habitants
Le paysage n’est pas seulement une donnée esthétique : il constitue un patrimoine collectif, mémoire et support d’usages, que reconnaissent et revendiquent les habitants. Les vues sur les marais, les lignes d’horizon de la Crau, les perspectives sur les élevages camarguais ou dans les vignes et vergers des Terres d’Argence sont des éléments partagés d’une histoire locale, transmis, racontés, photographiés et protégés par des pratiques sociales quotidiennes. Faire entrer une infrastructure industrielle de taille dans cet espace, sans intégration paysagère forte et sans acceptation locale, revient à toucher aux repères et aux héritages des communautés qui habitent ces lieux.
Cadre normatif et obligations internationales
La Convention européenne du paysage rappelle que les paysages font partie intégrante du patrimoine culturel et naturel des peuples et qu’ils méritent d’être protégés, gérés et planifiés au même titre que d’autres biens communs. En invoquant ce cadre, les élus et associations soulignent que les décisions sur des infrastructures d’ampleur doivent prendre en compte la valeur paysagère et les perceptions des populations concernées, ainsi que l’évaluation des impacts cumulatifs sur les territoires traversés. La Convention invite à une démocratie paysagère : participation, information et mesures pour prévenir ou atténuer les dégradations.
Alternatives et justice territoriale
Dans le débat qui oppose aujourd’hui promoteurs du projet, les habitant(es) et le Collectif THT13/30, se joue une question de justice territoriale : qui décide des transformations majeures d’un paysage qui appartient, par son usage et sa symbolique, aux habitants ?
Nous proposons des alternatives techniques (enterrement partiel ou entier, tracés déportés, renforcement des solutions locales de production et d’effacement des besoins) et demandons une véritable prise en compte de la valeur paysagère dans l’évaluation des mesures compensatoires. L’acceptabilité sociale apparaît ici aussi importante que la décision technique : un projet qui ignore ces dimensions risque d’engendrer conflits et pertes patrimoniales durables.
Le fil électrique envisagé entre Jonquières et Fos n’est pas neutre : il transforme les lignes du paysage, perturbe les continuités écologiques et met en jeu l’identité des communautés de Camargue, de Crau et de la Terre d’Argence. Le paysage y apparaît comme un bien commun, un patrimoine immatériel et matériel des habitants, protégé par une logique européenne de reconnaissance et de gestion. Confronter nécessité énergétique et préservation paysagère exige donc des choix transparents, participatifs et respectueux des héritages locaux, sans lesquels la modernisation technique aboutira à une appauvrissement durable du territoire.













