Après l’abandon du projet Carbon, l’avis défavorable donné par le Conseil National de Protection de la Nature (CNPN) au sujet du projet Néocarb fragilise encore plus les velléités des industriels de faire de ce territoire un exemple réussi de la décarbonation. Bien que souhaitée, elle se heurte surtout à des projets mal conçus, déconnectés de leur véritable marché et sacrifiant la biodiversité et la préservation des espaces naturels sur un territoire déjà en forte pression foncière.
Alors que le projet NeoCarb Log, première étape d’un vaste programme de carburants de synthèse à Fos-sur-Mer, vient d’être soumis à l’enquête publique, une réalité s’impose : celle d’un territoire déjà saturé d’industries, où la biodiversité est carbonisée et devient la variable d’ajustement d’une transition énergétique mal pensée.
Les associations membres du Collectif THT13/30, Vigueirat Nature, le Collectif Cistude et France Nature Environnement Bouches-du-Rhône pointent un dossier lacunaire, une artificialisation massive d’espaces naturels sensibles et des mesures compensatoires non crédibles.
Un “sanctuaire” de biodiversité promis au béton
NeoCarb est présenté comme une plateforme industrialo-portuaire de production de molécules bas-carbone, destinée à décarboner le transport maritime et aérien, ainsi que certaines activités industrielles, à partir de e-méthanol et de e-kérosène. Mais le choix du site, en plein cœur de la zone industrialo-portuaire de Fos et à proximité immédiate de plusieurs zones Natura 2000, pose un problème majeur : la zone visée est au sein d’une ZNIEFF de type II, riche en zones humides et habitats naturels en bon état de conservation.
Le projet prévoit l’artificialisation de 31 hectares de ces milieux, dont 16 hectares de prairies psammophiles (sols sableux), des écosystèmes d’une valeur écologique exceptionnelle. Ces habitats abritent une flore remarquable, notamment le Myosotis nain et la Scammonée de Montpellier, avec près de 2 600 et 2 000 individus voués à disparaître sous les fondations des installations. En clair, un bastion de biodiversité est promis au béton au nom d’une vitrine industrielle soit disant “verte”.


Un avis défavorable du CNPN et une méthode qui minimise les impacts
Le Conseil national de la protection de la nature a rendu, le 15 juin, un avis défavorable à la demande de dérogation espèces protégées déposée pour NeoCarb. Il estime que la séquence “éviter – réduire – compenser” n’est pas bouclée et que les garanties pour éviter une perte nette de biodiversité sont insuffisantes.
Le CNPN pointe notamment une contradiction majeure : le Schéma directeur du patrimoine naturel du Grand Port Maritime de Marseille classe le secteur comme zone de “moindre impact écologique”, alors que les inventaires naturalistes révèlent au contraire une diversité biologique remarquable, avec des habitats bien conservés et des espèces protégées à forts enjeux. L’instance scientifique souligne que la méthode d’évaluation tend structurellement à sous-estimer les impacts, et que l’atteinte aux pelouses et prairies psammophiles devrait être qualifiée d’« impact très fort ». Autrement dit, la gravité des destructions est minimisée dans les documents qui servent de base à la décision publique.
Des compensations écologiques sur des sites déjà protégés : une illusion
Pour tenter de rendre acceptable l’ampleur des destructions, le dossier NeoCarb met en avant des mesures de compensation écologique sur des terrains situés à l’est et à l’ouest de l’Étang de l’Oiseau. Problème : ces parcelles sont déjà classées en ZNIEFF, en Zone de Protection Spéciale (ZPS) Natura 2000 et intégrées au site Ramsar de Camargue, donc déjà reconnues et gérées pour leurs fortes valeurs écologiques.
Dans ces conditions, le Collectif THT13/30 pose une question simple : comment prétendre créer une “plus-value écologique” sur des sites déjà protégés et fonctionnels ? Les mesures annoncées – comme la récolte et l’ensemencement expérimental de graines de Myosotis nain ou le creusement de mares temporaires – sont jugées fragiles, voire spéculatives. Le CNPN souligne d’ailleurs que cette expérimentation n’a pas fait ses preuves et ne peut pas être considérée comme une compensation assurée. Pour le collectif THT13/30, on est moins dans la réparation réelle que dans une forme de “greenwashing” réglementaire.
Quand le port est juge et partie sur 4 600 hectares
Un autre point de blocage majeur concerne la gouvernance de ces mesures compensatoires. Le Grand Port Maritime de Marseille (GPMM), aménageur de la zone et gestionnaire de la “couronne agro-environnementale”, propose des terrains sur son propre foncier pour compenser les destructions qu’il favorise par ailleurs. Il se retrouve ainsi à la fois à l’initiative des aménagements et garant des protections censées en limiter les dégâts.
Une ligne aérienne imposée au service de demandes industrielles incertaines
Pour le Collectif THT13/30, la cohérence du projet de ligne aérienne 400 000 volts vacille à mesure que s’enchaînent les annonces d’abandon, de reports ou de révisions à la baisse de certains projets industriels. Les demandes d’électricité avancées par les industriels, déjà marquées par de fortes incertitudes de calendrier et de financement, deviennent encore moins crédibles lorsque des projets emblématiques comme Carbon disparaissent du paysage.
Le Collectif THT13/30 rappelle que la ligne repose sur des hypothèses économiques fragiles, notamment autour de la filière hydrogène dont la compétitivité est désormais contestée, comme l’illustre la liquidation judiciaire de la société McPhy, spécialiste des électrolyseurs, en mai 2025. Dans ces conditions, engager des travaux d’infrastructures aussi lourds pour 65 km de pylônes et une emprise massive sur les paysages apparaît comme un pari à haut risque, financé par la collectivité pour des acteurs privés dont la pérennité n’est pas démontrée.

