Rédigé par Jean-Claude Duclos, conservateur en chef honoraire du patrimoine, membre de l’Association
de sauvegarde des territoires de Camargue et de Crau
Tandis que la France se relève du profond traumatisme de la Seconde Guerre mondiale, Charles de Gaulle, Président de la République, et Georges Pompidou, Premier ministre, préparent l’avenir du pays en engageant l’aménagement de son territoire. L’homme à qui ils en confient la mission, Olivier Guichard, chef de la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (la Datar) a certes pour principal objectif son développement économique mais n’en exclut pas pour autant la protection de son patrimoine naturel et culturel.
C’est ainsi, peu avant de venir annoncer à Arles la création du Parc naturel régional de Camargue, en décembre 1966, qu’il dit : « Nous ne tracerons pas de frontière entre la terre et l’esprit, les parcs seront culturels ou ne seront pas ». Ainsi fonde-t-il une politique qui jamais jusqu’à présent, plus d’un demi-siècle plus tard, n’a été remise en cause et a justifié l’engagement de tant de moyens humains et financiers qu’il serait aujourd’hui aberrant, voire criminel, de balayer d’un revers de main.
Or c’est précisément ce que les promoteurs de la ligne aérienne de très haute tension Jonquières-Saint-Vincent – Fos-sur-Mer se préparent à faire sans avoir probablement conscience d’engager l’écocide d’un des joyaux du patrimoine naturel et culturel national. Les naturalistes ont déjà dénoncé les conséquences désastreuses d’une telle ligne aérienne sur l’exceptionnelle avifaune du delta et, par conséquent, sur la grande richesse de sa biodiversité. Les impacts qu’elle aurait sur l’activité agricole et pastorale, garante de l’équilibre du milieu, ont été aussi évoqués.

Cependant, les graves atteintes qu’elles porteraient aussi à son patrimoine culturel n’ont pas encore été suffisamment dites. Ses paysages, marqués par les divagations du Rhône autant que par les circulations et les activités humaines, tels par exemple, la grande draille de transhumance de Palun Longue, chemin des pèlerins de Saint-Gilles et Saint-Jacques de Compostelle, les mas savamment préservés des crues, aménagés et irrigués au cours des siècles, mais aussi tout ce qui confère à ce territoire son caractère sacré au travers d’une production artistique, littéraire et poétique surtout, d’une immense richesse, tout cela serait banalisé, dépersonnalisé, appauvri de ce qui continue pourtant d’alimenter les passions qu’il suscite.
Et là, sans plus aucun autre projet que celui du corridor énergétique dont l’économie française a besoin, tous les excès deviennent possibles, le pont de Barcarin, l’aménagement touristique du sud- est du delta, les ports de plaisance, les aménagements routiers… Tout devient possible car plus aucune protection n’est alors défendable, ni le parc naturel régional, ni la Réserve de biosphère n’y résisteront.
Ce n’est pas, encore une fois, la décarbonation dont nous avons besoin pour vivre sous un climat supportable qui est là mise en cause, mais la solution destructrice qui en est proposée alors qu’une alternative est possible.











